Première Fois

Elle regarda ses amis s’éloigner dans la nuit avec une anticipation mêlée d’une pointe de nervosité. Elle avait accueilli l’invitation à rester avec un mélange de joie et de timidité auquel elle n’était pas familière. Plus troublant encore avait été son profond désir d’accepter celle-ci: ses dispositions habituelles lui faisaient généralement craindre tout contact avec qui que ce soit. 

En effet, étant la septième fille en ligne d’une famille de voyantes de renom, elle avait hérité d’un talent…inusité, qui lui permettait d’en apprendre beaucoup sur un objet ou une personne par simple contact. Bien que cela puisse parfois être utile, cette capacité hors de l’ordinaire avait plutôt tendance à lui compliquer la vie: s’habiller le matin pouvait devenir une tâche assez complexe lorsque le contact avec ses vêtements menaçait de déclancher des visions, généralement accompagnées de vertiges, nausées, maux de têtes ou autres désagréments. Elle s’était donc bien vite résignée à porter des gants, et à limiter au minimum ses contacts avec les gens, ce qui faisait d’elle le mouton noir solitaire de sa prolifique famille.

Cela dit, elle avait récemment commencé à travailler sur ses craintes des contacts physiques, et à tenter d’apprivoiser son don particulier. Ses amis avaient probablement joué un rôle non négligeable dans les progrès accomplis jusqu’à maintenant, et les voir s’en aller fit vaciller un instant sa certitude d’avoir fait le bon choix. Se montrait-elle téméraire? Était-elle en train de brûler des étapes? 

Elle jeta un coup d’oeil à la dérobée au jeune homme à ses côtés. Avec un sourire en coin discret, elle se dit que la réponse à ces question était probablement un « oui » tout aussi franc que celui qu’elle avait fini par lui donner. Qu’importait, cependant? Elle ne pouvait que suivre son intuition et espérer avoir pris la bonne décision. En cela, sa situation ne différait en rien de celle de milliers de jeunes femmes de partout, qui depuis la nuit des temps, avaient été soumises au même choix. Ce bref instant d’apparente normalité lui rendit son aplomb, et c’est avec confiance qu’elle se laissa entraîner lorsqu’il la prit par la taille pour la ramener vers l’intérieur. 

Les circonstances lui firent presque l’effet d’un voyage dans le temps: alors qu’elle avait déjà dépassé le cap de la mi-vingtaine, elle se revoyait telle qu’elle était des années plus tôt, lorsqu’elle avait atteint l’âge où ses soeurs aînées avaient commencé à s’intéresser aux hommes, et où celles-ci n’avaient eu de cesse de lui raconter leurs propres histoires et de la presser de questions. Aussi irritée qu’elle ait pu être à l’époque par leurs incessants bavardages, elle fut désormais forcée d’admettre que leurs anecdotes avaient aujourd’hui quelque chose de rassurant. Malgré son inexpérience, elle ne se lançait pas vraiment dans l’inconnu. Et son compagnon savait visiblement ce qu’il faisait. Elle lui laisserait prendre l’initiative. Tant qu’il parviendrait à la mettre à l’aise, elle suivrait le rythme qu’il aurait mis en place. Le chansonnier ne semblait pas manquer d’assurance sur ce point, et ce soir, il jouerait d’elle comme d’une lyre. Ou plutôt, non: pas une lyre, l’instrument était trop simple. Elle serait sa harpe, aux accords aussi divins que complexes. Malgré l’éclairage tamisé des lampes a l’huile, elle pouvait en lire la promesse dans ses yeux aussi clairement qu’elle aurait pu lire le titre du journal local sous le soleil de midi. Sous l’intensité du moment, elle frissonna d’anticipation.

Il profita de cet instant pour s’assurer que la porte de la chambre était bien fermée, et qu’ils ne seraient pas dérangés. Revenant vers sa muse, l’artiste enfila une paire de gants fins, si similaires à ceux qu’elle portait elle-même qu’elle en fut visiblement émue. Il lui sourit, fier de sa trouvaille, et pour l’instant d’un regard, l’univers sembla rester en suspension, comme figé dans l’attente d’un moment qui, enfin, ne pourrait plus être repoussé. Avec une infinie délicatesse, il replaça derrière son oreille l’une de ses abondantes boucles brunes, caressant au passage sa joue de son pouce ganté. Elle lui sourit à son tour, et ferma les yeux, savourant le présent comme elle l’avait rarement fait auparavant.

Lentement, il la dévêtit, dénouant un à un la myriade de foulards de soie composant sa tenue singulière. La danse de ses doigts si près de sa peau attisait leur envie mutuelle dans une délicieuse attente aux allures de supplice. Pour chaque nouvelle parcelle minuscule de son teint de cannelle qui se révélait à ses yeux, sa faim d’elle se lisait un peu plus sur son visage. Il s’armerait pourtant de patience: la demoiselle était une friandise à savourer, une gourmandise qu’il fallait savoir apprécier, et faire durer aussi longtemps que possible. Les moments comme celui-ci étaient rares et précieux: laisser sa hâte le gâcher aurait été un sacrilège. Il ne se permettrait pas un tel gaspillage. 

Quand le tout dernier noeud fut réduit à néant, lorsque le dernier carré de soie toucha enfin le plancher de sa chambre, elle se tint devant lui, tremblante, offerte, et il dut faire montre d’une force de volonté incroyable afin de garder la maîtrise qu’il avait de lui-même. Il s’obligeât à respirer profondément, les yeux rivés sur l’apparition si irréelle qui se trouvait pourtant bel et bien devant lui. Piégé dans cet état contemplatif, il fut frappé de plein fouet par la réalisation soudaine de la confiance absolue que lui témoignait la jeune femme. La méritait-il, seulement? Ému, il se fit la promesse de s’en montrer digne, et c’est avec une douceur tenant de la dévotion qu’il la guida finalement vers son lit, osant à peine la toucher.

Il avait toujours ses gants, bien entendu, mais elle avait délaissé les siens un bon moment auparavant, et ils étaient désormais hors de vue, perdus sous les monticules de soie multicolore qui lui avaient tenu lieu de vêtements, et qui tapissaient à présent le sol. Pendant qu’elle s’allongeait, il s’affaira à trouver un grand voile blanc, si léger qu’il aurait aisément pu être confondu au toucher avec une brise fraîche de fin d’été. Voilà qui serait parfait. Enfin, pas aussi parfait que de la toucher directement, évidemment, mais tout de même approprié. Il revint vers le lit, et soutenant son regard, la recouvrit délicatement du morceau de voilage, des épaules jusqu’aux pieds. Attentif à ses moindres réactions, il ne manqua pas de remarquer le frisson qui la parcouru. Il eut un instant d’hésitation. Le tissu avait-il provoqué une vision? Il chercha son regard, et sourit avec soulagement: si tel était le cas, elle n’en laissait rien montrer. Rassuré, il enleva enfin ses gants et les posa tout près, bien en évidence, sur la table de chevet. Ils ne le quitteraient plus, tant que la jeune femme voudrait bien de lui. Fasse le ciel que ce soit pour longtemps!

Redirigeant son attention vers sa compagne, il s’affaira lentement, consciencieusement, à mouler le drap blanc aux contours de son corps, jusqu’à faire réapparaître les courbes si harmonieuses qui l’avaient ému plus tôt. Il se fit sculpteur pour façonner leur plaisir de ses mains, se laissant encourager par la respiration haletante de sa partenaire. Au hasard d’un détours, il perdit sa chemise. L’action n’était pas réfléchie, mais fut néanmoins la bienvenue: la chaleur ambiante transformait désormais le mince drap blanc en une seconde peau translucide, qui n’eut plus laissé de place à l’imagination, pour peu qu’il en ait manqué. Fort heureusement, l’imaginaire est le domaine des artistes, et c’est avec une ardeur renouvelée qu’il entreprit d’user de leur sueur comme d’une patine, pour parfaire encore son chef-d’oeuvre. N’y tenant plus, les yeux fermés, il laissa courir ses lèvres sur les chemins que ses mains avaient défrichés. Dans un lent voyage vers le sud, il traça chaque méridien de sa langue, goûtant enfin le sel de sa peau. Il le savoura longuement, bien décidé à faire durer le crescendo entêtant par lequel ils avaient été emportés. 

Il était désormais tout aussi nu qu’elle, le voile entre eux relégué au rang de frontière symbolique. Frontière qui menaçait d’ailleurs de s’écrouler bientôt. La joute lascive et désespérée à laquelle ils s’étaient adonnés avait tant chiffonné le tissu, que celui-ci peinait par endroits à remplir sa tâche. Subjugué, il soupira son nom, pour ce qui aurait bien pu être la millième fois. Il y avait cependant alors une finalité derrière ce simple mot que rien d’autre au monde n’aurait pu exprimer. Levant les yeux vers son visage, il perçu dans son regard implorant le miroir de ses propres désirs. S’ensuivit entre quatre yeux un dialogue muet, une demande tacite à laquelle elle répondit par un imperceptible mouvement de hanches, comme la plus douce des suppliques, murmurée dans un langage universel qu’ils étaient malgré tout les seuls à comprendre. C’en fut trop. Il en oublia d’un coup toute précaution, consumé entièrement par son besoin de la faire sienne. Relevé de ses fonctions, le voile tomba sans bruit au pied du lit. Attiré vers elle comme un aimant, il ne parvint pas à retenir ses mains, qui brûlaient de reprendre leur place sur le corps de sa belle. Elles ne purent guère plus que l’effleurer, avant qu’elle ne se cambre, pantelante, en criant son nom. 

Les yeux clos, elle se convulsait dans ses bras, et il la tint protectivement contre son coeur jusqu’à ce qu’elle semble enfin reprendre ses esprits. Habitué à l’azur paradisiaque des iris de la jeune femme, il fut stupéfait, lorsqu’elle le regarda enfin à nouveau, de se voir happé par une mer d’ambre aussi riche que sombre. Cependant, avant même qu’il ait pu formuler ne serait-ce que l’ébauche d’un questionnement, la jeune femme l’embrassait farouchement, lui faisant d’un coup oublier toute inquiétude. Soudés l’un à l’autre, ils raccourcirent encore la distance entre eux, jusqu’à ce que plus rien ne les sépare, et que pas même le plus mince des soupirs ne puisse se glisser entre leurs corps. 

Elle se laissa d’abords bercer par le rythme de cette musique inaudible qui ne jouait que pour eux. Elle reprenait la mélodie qu’il composait pour elle dans un unisson improbable, semblant tout droit sorti d’un rêve. Encore quelques mesures, et elle joindrait son propre contre-chant à la symphonie irréelle qui se donnait ce soir en concert privée dans ce lieu insoupçonné. Plus tard, elle changerait le son en image, en lui en faisant voir de toutes les couleurs, alors qu’elle renverserait les rôles avec un aplomb à lui couper le souffle. L’innocence dont elle avait fait montre plus tôt s’était envolée, évanouie parmi les ombres, pour n’être plus qu’un souvenir dissonant. Le masque serait alors tombé. Il la verrait alors telle qu’elle aurait toujours dû être: libre de toute inhibition, suffisamment forte pour laisser tomber toute forme d’armure et entièrement, irrémédiablement emportée par cet état d’abandon qui lui allait si bien. Cavalière, Conquérante, elle aurait pris le contrôle d’une main de velours qui n’aurait nul besoin de fer pour régner. De bonne grâce, il s’avouerait vaincu, l’espace d’un moment à la fois trop court et interminable. 

Malgré l’heure tardive, la nuit serait longue. Elle se montrerait insatiable, à la fois docile et insoumise, prise dans une danse magique qui les emplirait finalement d’une extatique langueur, quelques instants à peine avant les premières lueurs de l’aube. Elle même aurait bien du mal à trouver un sens à ses souvenirs, qu’elle retrouverait par bribes, emmêlés dans les draps ou attachés à ses poignets par un ruban de soie noir qu’elle nouerait dans ses cheveux en rougissant. Mais ce serait au matin, lorsque le soleil serait bien plus haut dans le ciel orangé de Medianna, et qu’il ne se contenterait plus de se faire ignorer des fêtards de la veille. Pour le moment, il lui restait quelques intimes heures de repos, blottie au creux des bras du premier homme à avoir jamais réussi à passer ses défenses. Et elle comptait bien en profiter…