Le Manoir

Quelque part, au détour d’une longue rue déserte, une femme s’arrête devant la grille d’une propriété abandonnée. Sceptique, elle regarde encore une fois l’adresse sur le colis dans sa main. C’est pourtant bel et bien la bonne adresse. L’expéditeur a dû faire une erreur: visiblement, personne n’a mis les pieds ici depuis des années. Enfin. Ce n’est pas son problème à elle. Elle n’est pas livreuse, après tout. Elle a accepté d’aller porter ce foutu paquet sur un coup de tête, pour rendre service. Résultat: elle s’est perdue mille fois en chemin, elle n’a aucune idée de la route à prendre pour rentrer, et la pénombre ne tardera plus à s’installer. Le scénario est classique: elle va devoir passer la nuit dans ce manoir délabré. Levant les yeux au ciel, elle passe la grille. Autant vérifier l’état des lieux: elle doit bien déposer le colis quelque part, de toute façon.

Par ailleurs, ce ne sont pas quelques superstitions qui vont l’effrayer. Elle est archéologue: des histoires de supposées malédictions, elle en a vu des tonnes. De celle du Roi Tut jusqu’à la Citée Interdite, en passant par le Machu Pichu, elle a passé des années à étudier des artefacts prétendument maudits. Alors, un manoir abandonné, pas de quoi en faire un plat. Elle n’a qu’à rester réveillée pour éviter les mauvaises surprises, et tout devrait bien aller. En fait, elle pourrait même en profiter pour investiguer l’endroit. Peut-être trouverait-elle un indice sur le destinataire du paquet? C’est donc décidé: sa curiosité professionnelle l’emporte. Les secrets de ces ruines n’ont qu’à bien se tenir…

Le porche l’accueille donc quelques pas plus loin, dans toute sa décrépitude. Le bois est humide et rongé par les vers, presqu’entièrement dépouillé de la dernière couche de peinture protectrice à y avoir été déposée. La balustrade de fer forgé n’est plus qu’un vestige de sa splendeur de jadis, un amas de rouille d’allure organique, dont le squelette noir se veut à la fois le témoin et la victime de quelque rituel occulte où il aurait été sacrifié sur l’autel d’un dieu obscur de la corruption. La façade elle-même est saturée de moisissures, à un point tel qu’elle semble uniformément peinte de noir. Les restes probables d’une sonnette, ainsi qu’un butoir de porte antique et méconnaissable gisent à leurs postes, couverts de vert-de-gris. 

Bien que peu invitant, ce premier coup d’œil n’a rien pour rebuter l’archéologue. Encore là, elle a vu pire: tous les artefacts sont rarement parfaitement momifiés ou préservés, mais leur valeur historique est suffisante pour justifier quelques concessions à son propre confort. Il n’y a par ailleurs aucun endroit sécuritaire ici pour y laisser un paquet assez précieux pour être livré en mains propres. Lorgnant le butoir d’un air incertain, la femme hésite un instant avant de jeter plutôt son dévolu sur la poignée de porte. Celle-ci s’effrite dans sa main, et les morceaux désuets plongent vers le sol. Qu’importe: le geste aura tout de même eu l’effet escompté. Le battant s’entrouvre légèrement, alors que les mécanismes inutiles de la serrure se disloquent pour rejoindre le cadavre déconstruit de la poignée. Malgré son attitude confiante, c’est avec une pointe d’appréhension que l’intruse passe la porte la menant vers le hall. Si l’intégrité de l’endroit est partout aussi précaire, l’expédition pourrait rapidement s’avérer périlleuse. 

Heureusement, quelques pas prudents dans l’entrée du manoir semblent indiquer que l’intérieur n’a pas autant souffert du passage du temps que l’extérieur. Bien que la poussière et les toiles d’araignées y prolifèrent allègrement, l’endroit désert reste en bon état. Si ce n’était de l’odeur lancinante de renfermé, l’endroit pourrait même presque être agréable. Enfin, là n’est pas l’essentiel. Puisque la solidité de la structure ne semble pas compromise, la spécialiste se met à l’œuvre pour faire ce qu’elle fait de mieux: trouver des réponses!

Une inspection sommaire des lieux lui révèle une construction sur trois étages. Le sous-sol humide n’abrite de prime abord qu’une cave à vin douteuse, et un entrepôt bien remplis, chargé d’un bric-à-brac hétéroclite de meubles et d’objets étranges, souvent en piteux état. Malgré une envie naissante d’étudier davantage ceux-ci, la chercheure se ravise: elle y reviendra plus tard, au besoin. Ces babioles cachent peut-être quelques secrets intéressants, mais elles ne composent certainement pas le cœur de la raison de sa présence ici. Elle fait donc volte-face et gravit à nouveau les marches mal éclairées qui l’ont menée jusqu’ici.

Outre le hall d’entrée, le rez-de-chaussée n’est vraisemblablement composé que de quelques pièces à aire ouverte. Celles-ci furent probablement utilisées autrefois en tant que salles à manger, ou encore comme salons de réception. Une cuisinette attenante à l’une des salles confirme d’ailleurs sa vocation passée. La trappe donnant accès à la fameuse cave à vin semble être le seul élément de la pièce à être encore vaguement utilisable. Hormis quelques meubles affadis par les ans et les vestiges de rideaux aux fibres cassantes brûlés par le soleil, rien ne subsiste qui ne mérite l’attention. L’archéologue devine que le contenu de ces pièces a probablement été emporté loin d’ici ou entassé au sous-sol il y a longtemps déjà. L’endroit dépouillé lui laisse néanmoins une sensation inhabituelle. L’embrasure d’une porte semble pour un instant lui montrer quelques images floues empruntées à un passé perdu, venant d’une époque où le manoir accueillait toujours habitants et visiteurs. La scène étrange ne dure cependant qu’une fraction de secondes, et l’intruse en porte rapidement le blâme sur son esprit analytique, habitué à recomposer l’Histoire à partir de bribes minuscules. Elle ne s’en formalise donc pas trop, et reprend ses recherches.

Souhaitant que l’étage se révèle plus bavard sur le passé de l’immeuble, la femme escalade donc les marches d’acajou poussiéreuses. Elle est accueillie sur le palier par un étroit corridor percé de quelques portes closes. Celles-ci cachent fort probablement de vieilles chambres à coucher aussi empoussiérées que l’escalier qu’elle vient de monter. Les lattes inégales du parquet de bois clair grincent sous ses pas alors que l’archéologue s’avance pour confirmer ses suspicions. Elle les découvre donc, porte après porte, devinant l’identité probable des anciens occupants grâce aux quelques possessions disparates laissées en arrière. Son esprit lui joue à nouveau des tours alors que des bruits de pas l’attirent vers la dernière salle sur la droite. Bien qu’elle soit consciente qu’il ne s’agit évidement que des fruits de son imagination, elle décide de jouer le jeu, et d’explorer cette pièce où elle n’a pas encore mis les pieds. Quelques derniers rayons de soleil semblent par ailleurs éclairer celle-ci d’une lueur orangée, si elle peut en croire les quelques lumens s’infiltrant sous la porte. 

En ouvrant cette dernière, la chercheure constate que la pièce abrite en fait un bureau meublé à l’ancienne. Emportée par sa reconstruction historique mentale, elle observe le bois du secrétaire massif reprendre sa patine lustrée, revoit l’encrier et la plume près de la pile de documents attendant une signature, et entend presque le feu crépiter dans l’âtre. L’espace d’un instant, l’ancien se superpose au nouveau avec un réalisme qui la laisse en proie à un grand vertige. Détournant les yeux, elle entame donc l’inspection de cette pièce, étonnamment mieux conservée que les autres. À moins que ce ne soit encore qu’un jeu inventé par son subconscient pour la rendre folle?  Raison de plus pour terminer rapidement ce qu’elle est venue faire ici. Qu’était-ce, déjà? Ah, oui: le paquet! Elle considère un instant le laisser sur le bureau et repartir, mais le soleil déclinant à travers la fenêtre la convainc de terminer d’abord ses recherches. De toute façon, si personne n’habite ici, laisser ce colis derrière elle n’aura servi à rien. Une fois de plus déterminée à retrouver le destinataire du mystérieux emballage, elle reprend son enquête de plus belle. 

Les bibliothèques sauront peut-être lui fournir quelques pistes. À la recherche d’un cahier manuscrit, ou d’un livre identifié au nom de son propriétaire, la femme passe en revue les titres toujours lisibles. Quelques classiques de l’horreur presque centenaires s’y retrouvent, rangés avec soin avec une collection impressionnante d’autres titres du même auteur et de quelques-uns de ses contemporains. N’étant pas particulièrement férue du genre en général, l’archéologue n’y jette cependant qu’un coup d’œil rapide. Un livre usé attire toutefois son attention. La couverture a connu de meilleurs jours, et le titre n’est lisible qu’en partie. ‘’Quête Onirique…’’ Voilà qui tombe davantage dans ses cordes. Curieuse, elle tire vers elle le volume, qui résiste avec une force impressionnante. Soucieuse de ne pas l’abimer encore plus qu’il ne l’est déjà, elle change de tactique, et l’incline plutôt vers elle pour pouvoir mieux le tenir, dans l’espoir de le sortir enfin de son écrin de poussière. Heureusement, la tentative fonctionne, et le livre glisse légèrement vers sa tranche pour se dégager. Satisfaite, la spécialiste laisse échapper un petit bruit victorieux.

Un grincement sinistre lui laisse toutefois comprendre qu’elle a peut-être parlé un peu vite. En effet, la bibliothèque où se trouvait le roman en question pivote lentement sur elle-même avant de basculer vers l’arrière, avec pour trame sonore les claquements sourds d’un mécanisme encrassé par des années d’immobilisme. Le mouvement n’a rien de souple, et le lourd meuble de bois choit sur le sol avec son contenu dans un bruit effroyable, alors que l’onde de choc envoie valser la poussière vers le plafond dans un nuage opaque et étouffant.

Lorsque l’atmosphère redevient respirable, l’intruse reste bouche bée devant un passage étroit donnant sur une alcôve cachée où attend patiemment l’entrée circulaire d’un escalier en colimaçon. Les marches serrées plongent rapidement vers les ténèbres, et aucun autre objet dans l’antichambre arrondie ne semble indiquer sa destination probable. Encore sous le choc de sa découverte, l’archéologue est tiraillée entre sa curiosité et la prudence. Une guerre silencieuse a cours dans son esprit pendant de longues minutes, alors que les derniers relents de la clarté extérieure sont avalés par la ligne d’horizon. C’est l’obscurité naissante qui la décide enfin: autant pousser plus loin son exploration, si elle est de toute façon vouée à passer la nuit sans lumière. Autant en profiter pour faire fructifier sa découverte, et voir de ses propres yeux ce que cache cet improbable passage. Après tout, qui ne rêverait pas de faire une telle trouvaille? Laissant donc sa jubilation l’emporter, la chercheure s’élance à la conquête des profondeurs secrètes promises par l’escalier. 

Elle suit donc les marches antiques dans la pénombre pendant un long moment, et l’anticipation est à son comble tout au long de l’interminable descente. À mi-trajet, l’air semble changer. Celui-ci semble devenir plus frais, chargé d’humidité, mais sans l’odeur rance de renfermé auquel la femme s’habitue lentement depuis son arrivée sur place. Elle en conclut qu’elle doit être descendue suffisamment loin sous terre pour que les effluves du manoir ne polluent plus l’air ambiant. Bien que le répit olfactif soit la bienvenue, elle se demande tout de même quelle profondeur vertigineuse peut bien avoir le passage qu’elle a choisi de suivre. Alors que ses appréhensions la poussent à considérer l’option de rebrousser chemin, son pied butte enfin contre le sol, ayant atteint la dernière marche. 

Suivant encore le mur circulaire de l’escalier sur quelques degrés, elle débouche sur une caverne faiblement illuminée à l’aide de torches anciennes, qui ne semblent pourtant dégager aucune chaleur, ni nécessiter aucun combustible. La spécialiste des mondes perdus n’a jamais rien vu de tel. Bouleversée, elle se dit que sa découverte est décidément encore plus importante qu’elle ne se l’imaginait. Avec mille précautions, elle dégage l’une des torches de son socle sur le mur, après avoir glissé à sa ceinture le colis ayant déclenché toute cette histoire. 

Quelques pas plus loin, une arche de pierre marque l’embouchure d’un corridor taillé dans le roc, et dont le sol inégal fut jadis recouvert de larges dalles de grès sombre afin de le rendre plus praticable. À intervalles réguliers, des torches similaires à la sienne ponctuent le trajet, éclairant faiblement quelques mètres de pierres toujours plus semblables les unes aux autres. Encore une fois, la lente progression devient lassante, et impose un effort de volonté à la nouvelle venue pour continuer à avancer malgré l’oppressante impression de faire du sur-place. Le temps s’étire et se tord dans l’esprit de la scientifique par manque d’indices pour le calculer efficacement. Perdue dans ses pensées dérivantes, la longue marche monotone lui fait l’effet d’une transe initiatique. C’est donc une telle sensation que décrivaient les nombreux rapports de recherche qu’elle a pu lire au cours des ans. Jamais elle n’aurait cru en faire un jour elle-même l’expérience…

Après encore plusieurs détours, le couloir débouche enfin sur une large salle percée de trous, dont les murs sont couverts de statues étranges et indescriptibles. De nombreuses arches de pierre mènent vraisemblablement vers des corridors similaires à celui qu’elle vient de quitter, premiers signes annonciateurs d’un labyrinthe impressionnant. Une fraction toujours alerte de son esprit embrumé par le long cheminement hypnotique tente vainement de lui crier de faire demi-tour: passé ce point, elle ne saura rebrousser chemin sans l’aide d’une carte détaillée, ce qu’elle n’a malheureusement pas. La voix de la raison ne parvient toutefois pas à atteindre la conscience endormie de l’exploratrice, qui s’engage dans un nouveau couloir, comme mue par une volonté extérieure à elle-même. Faudrait-il croire au Destin? Pour le meilleur ou pour le pire, la voilà aspirée par cet endroit inconnu qui semblait l’attendre depuis tout ce temps…

Ses errances dans ce dédale titanesque mènent finalement ses pas vers un accès extérieur où le grès des murs cède sa place à une palette impressionnante de marbre coloré. Mais est-ce vraiment du marbre? Vue de près, la pierre laiteuse zébrée d’inclusions nuancées s’apparente davantage à…de l’onyx? Non! C’est tout bonnement impossible… N’est-ce pas? Le doute s’installe: n’a-t-elle pas déjà été témoin de bien des mystères aujourd’hui? Pourquoi celui-ci serait-il plus improbable que les autres? Les dents serrées, luttant contre la panique, elle embrasse du regard le paysage qui s’offre à elle. Force lui est d’avouer qu’elle n’a jamais rien vu de tel. Comme le glas d’une cloche d’église, une certitude résonne en elle et s’accroche à ses trippes: ce monde n’est pas d’ici. Enfin… pas de ‘’l’ici’’ qu’elle a toujours connu, à tout le moins. 

La clarté iridescente d’une lune sauvage et inconnue l’incite néanmoins à sortir du souterrain où elle évolue depuis maintenant trop longtemps. Dehors, des ruines de pierre semi-précieuse l’attendent, bercées par la lune qui semble les faire briller d’une lumière qui leur est propre. Du spectacle grandiose se dégage une beauté macabre, une aura à la fois pure et pervertie qui inviterait même le plus profane à ne s’avancer en ces lieux qu’avec une sage dose d’humilité prudente. À moins que la démence ne soit plus appropriée? Complètement dépassée, la pauvre femme ne saurait faire la différence, désormais. Dans une tentative désespérée de chasser le trouble qui la gagne, l’intruse reprend sa marche. Bien qu’avancer ne soit pas facile parmi les décombres, le mouvement est préférable à l’inaction, et elle repère éventuellement un chemin un peu plus dégagé que les autres. Quelques coups d’œil aux alentours indiquent qu’en le suivant vers la droite, celui-ci semble mener vers le cœur de l’endroit. Elle suit donc ce dernier machinalement, priant avec tout le peu d’espoir qui lui reste de se tirer bientôt indemne de cette aventure incroyable. Ou de se réveiller en sécurité chez elle, avec pour seules séquelles quelques sueurs froides. Elle n’y croit que peu, cependant: malgré ses allures insensées, ce ‘’rêve’’ est beaucoup trop tangible…

Elle arrive donc bientôt au pied d’un imposant bâtiment, qui n’est pas sans rappeler la forme d’une cathédrale. Résignée, elle y pénètre. Au point où elle en est, autant avoir rapidement le fin mot de l’histoire, quel qu’il puisse être. À son grand soulagement, l’endroit se révèle étonnamment accueillant, si l’on sait faire abstraction des représentations artistiques peu rassurantes et des glyphes inconnus qui ornent ses murs. Avec un semblant de contenance, la femme entreprend de vagabonder le long des couloirs. Déraciné de ses certitudes scientifiques, son esprit perturbé a tout oublié de l’étrange colis et de l’exploration étonnante qui l’ont menée jusqu’ici. Ses pensées sont un désert aride, un silence catatonique où des fragments d’idées tentent vainement de maintenir une quelconque cohérence. 

C’est dans cet état second qu’elle poursuit sa déambulation et assiste passivement à des scènes fantomatiques, issues d’une époque oubliée et indistincte. Elle y voit en transparence des aberrations mythologiques impossibles, des créatures d’horreur défiant toute raison logique, des situations improbables, des rituels occultes à glacer le sang et pire encore. Ces réalités indicibles se glissent en elle et profitent de sa perméabilité indolente pour se cristalliser entre les restes épars de son esprit fracturé. Peu à peu, elles y reforgent une Vérité nouvelle: l’incroyable est avéré. Ces souvenirs empruntés à cet étrange univers d’adoption sont bien réels. Ces faits incontestables jettent un baume purulent sur son mental aliéné, et en amorcent lentement la guérison. Au fil du temps, sa conscience ressurgit de ses propres limbes. 

Lentement, des bribes de ses anciens souvenirs se mêlent aux épisodes diaphanes arrachés à l’atmosphère du bâtiment. Son passé d’archéologue accepte enfin qu’elle évolue désormais dans un mythe digne des légendes qu’elle s’évertuait jadis à excaver, avant de les reconstruire péniblement. Il ne lui reste plus aujourd’hui qu’à les vivre, qu’à en savourer les ramifications avec une simplicité enfantine. Voilà qui fait différent de la vieille routine qu’elle a laissée derrière. Avec une curiosité maintenant assumée, si ce n’est même un enthousiasme naissant, elle observe attentivement les scènes jouées devant ses yeux par les torsions du temps autour d’elle. Certains personnages récurrents attirent sa sympathie, d’autres piquent sa curiosité. Même sans pouvoir interagir avec eux, évoluer à leur côté finit par lui faire développer un sentiment d’appartenance envers ce monde qui n’était à l’origine pas le sien. Il le sera, désormais.

Le temps n’a d’ailleurs plus d’importance. Qu’il s’envole, stagne ou disparaisse ne fait aucune différence, alors qu’elle plane entre passé et présent, à la découverte des histoires qui hantent ce lieu. Ce n’est qu’une construction humaine, après tout, et ce monde ne l’est visiblement pas. Quel incroyable chemin lui a-t-il fallu parcourir mentalement pour en arriver là! Plus rien ne pourrait la surprendre, désormais. Ou du moins le croit-elle jusqu’à ce qu’un l’un de ses compatriotes d’un autre temps la regarde directement pour la première fois, et semble la voir à travers les âges. Elle en reste figée d’étonnement alors que celui-ci s’adresse à elle dans un dialecte dont elle ne saisit malheureusement pas le sens, avant de s’évanouir à travers la pierre pour repartir vers l’invisible. Stupéfaite, elle en oublie sa torche, qui glisse de sa main en direction du sol. Le mouvement la rappelle à elle-même juste à temps pour voir l’étrange flambeau se dématérialiser alors même qu’elle tente de le rattraper. Ses doigts se referment sur l’air, toutes traces du bâton enflammé effacées sans plus de cérémonie. 

La voilà à nouveau perplexe. Certes, la torche était déjà un objet inusité aux propriétés fabuleuses, mais ce nouveau développement ne tient pas la route. Une étincelle perdue de son esprit scientifique reprend vie sous le choc des idées, et la pousse à nouveau à se questionner, et à chercher des réponses. Pourquoi maintenant? Après tout ce temps passé à arpenter les couloirs sans jamais en venir à bout de se consumer entièrement, pourquoi le flambeau a-t-il cessé d’exister au moment exact où il a quitté sa main? Cela ne peut pas avoir de sens! À moins que… Si le temps n’agit ici que selon ses propres règles, qu’en est-il de la matière? Se pourrait-il qu’elle n’en fasse elle aussi qu’à sa tête? Secouant la tête, la chercheure éclate d’un rire las et incrédule. Son bagage scientifique ne lui sera décidément d’aucune utilité ici…

Enfin, peut-être… Si les lois de la physique n’ont aucune emprise sur son monde d’adoption, il n’en reste pas moins qu’une saine dose de curiosité créative pourrait s’avérer…édifiante. Avec un plaisir évident, la voilà qui s’amuse à tester la matière et ses limites. C’est ainsi qu’elle finit par découvrir, au prix de maints efforts pour garder son esprit ouvert à toute éventualité, qu’elle parvient parfois à rendre les surfaces perméables à son toucher. Les possibilités sont enivrantes à considérer, et elle se met vite en devoir d’en maitriser la faisabilité. Progressivement, elle parvient à faire traverser ses doigts, puis sa main, et enfin son bras au-delà de certains murs. Passer sa tête à travers ceux-ci se révèle plus ardu. Sa concentration tend à se rompre au cours du processus, incommodée par la sensation étrange qui accompagne l’action. On pourrait comparer celle-ci au fait de plonger dans une masse d’eau gluante, mais respirable. Il lui faut donc un bon moment pour s’adapter, mais la fierté qui en résulte en vaut la peine. Enhardie par sa réussite, elle se lance bientôt le défi de traverser entièrement les murs. Elle s’installe donc en position devant un mur tout simple à proximité, et prend un moment pour calmer l’excitation qui bouillonne en elle. Lorsqu’elle se sent enfin calme, elle ouvre les yeux, prend une grande inspiration et s’avance d’un pas décidé, comme si le mur n’existait pas. 

Le dessin sinueux de la pierre immatérielle passe devant ses yeux, puis au-delà, sans offrir de résistance inattendue. Avec un sourire, elle se dit fièrement qu’elle a réussi. Cependant, au dernier moment, un objet tombe sur le sol de l’autre côté du mur, derrière elle, et le bruit brise instantanément sa concentration. D’un coup, elle se voit projetée vers l’arrière avec un élan d’une force insoupçonnée. Étourdie, elle retombe assise, face au mur qu’elle vient de tenter de traverser. Un long moment passe avant que sa surprise ne recède suffisamment pour lui permettre d’analyser la situation. Sa tentative aurait certainement été fructueuse si ce n’était de cet objet tombé à un bien mauvais moment. Qu’était-ce, d’ailleurs? Et où cette chose peut-elle bien se trouver? 

La femme inspecte donc rapidement le sol aux alentours. Elle y découvre un emballage de carton malmené, situé tout juste à côté d’elle. Celui-ci lui semble familier, mais ses souvenirs lointains restent évasifs. S’emparant enfin du paquet, elle en lit l’étiquette, et c’est alors que ses idées reprennent leur place. Elle devait jadis livrer ce colis en personne, à une adresse abandonnée depuis longtemps. C’est cette erreur d’étiquetage qui l’a alors indirectement menée jusqu’ici. Elle avait complètement perdu de vue cette histoire. Elle se souvient maintenant l’avoir glissé à sa ceinture autrefois pour pouvoir mieux se servir de ses mains. Il a simplement dû butter contre le mur lorsqu’elle a tenté de le traverser, voilà tout. Mais alors…si elle parvient à rendre les murs assez perméables pour que ses vêtements traversent avec elle, pourquoi cet objet n’y parvient-il pas? À moins que… À moins que ce soit elle qui devient immatérielle, et non l’inverse…

Interloquée, elle médite un instant sur les implications d’une telle éventualité. Lentement, avec une inquiétante précision, les pièces du terrible casse-tête se mettent en place. Il n’en manque qu’une seule, tapie aux frontières de sa conscience. La scientifique parvient tant bien que mal à en deviner les contours, mais l’absurdité de l’hypothèse permet chaque fois à la réponse de se dérober à sa compréhension. En désespoir de cause, elle décide de suivre son intuition, qui lui crie d’ouvrir le fameux colis sur ses genoux. La clé de l’énigme est forcément à l’intérieur…

Elle s’exécute donc, les mains tremblantes. Elle doit s’y reprendre plusieurs fois tant ses doigts refusent de coopérer, avant que ses ongles ne parviennent enfin à percer la couche protectrice de carton épais. Il ne lui reste plus qu’à tirer pour agrandir l’ouverture, et elle pourra enfin voir le contenu du mystérieux paquet. Elle attend ce moment autant qu’elle l’appréhende. Maudissant sa couardise, elle opte pour se donner un instant de répit en repoussant l’inévitable, et lève les yeux vers le mur alors qu’elle éventre enfin le colis. Lentement, aidée par de longue respirations saccadées, elle retrouve quelques lambeaux de courage et baisse les yeux vers cet ultime indice.

Là, blotti au creux du cadavre de l’emballage, se tient un objet qu’elle croit reconnaitre, sans vraiment parvenir à dire pourquoi. Il s’agit d’une vieille montre de poche abîmée. Le couvercle est bosselé, la vitre cassée et les aiguilles sont vraisemblablement arrêtées depuis longtemps. En faisant délicatement tourner l’objet entre ses doigts, la chercheure remarque une photo ternie, fixée à l’intérieur du couvercle. Sur celle-ci, deux personnes sourient à l’objectif, figées dans une accolade affectueuse. Un vieil homme aux traits expressifs semble déborder de fierté et de tendresse pour l’adolescente rieuse qui l’accompagne. Lentement, un écho du sourire de l’adolescente se peint sur les lèvres de l’archéologue. La scène lui est familière. Les deux visages encore plus. Ses souvenirs si profondément enfouis affluent enfin à la surface de sa mémoire. Les yeux rivés sur la relique entre ses mains, elle remarque à peine la larme de soulagement et de nostalgie qui fait discrètement son chemin le long de sa joue droite, alors que le dernier morceau du casse-tête se met finalement en place.

Il s’agit de l’une des dernières photographies la représentant avec son grand-père. Celui-ci est décédé quelque temps plus tard, tout juste après sa graduation du secondaire. Il lui a alors légué cette montre, qui ne l’avait jamais quitté de son vivant, d’aussi loin qu’elle se rappelle. C’était il y a bien des années de cela. Avant ses études, avant sa carrière d’archéologue, avant…l’accident. Un accident de voiture tout bête, alors qu’elle revenait du labo d’anthropologie après y avoir laissé quelques artefacts empruntés pour étude. Au moins, ceux-ci étaient déjà en sécurité au moment de l’impact. La montre n’a pas eu cette chance. Elle non plus, d’ailleurs. Ballotée dans tous les sens par le choc soudain, ses multiples fractures ont eu tôt fait de la transpercer de toutes parts, réduisant ses organes internes en bouillie sanguinolente. Les éclats de verre du pare-brise ont fini le travail. Bien avant l’arrivée des secours, elle avait déjà rendu son dernier souffle. 

Voilà donc l’explication: elle n’est qu’un spectre, un fantôme, un souvenir. Avec un soupir, la revenante passe son pouce désincarné le long de la craque zigzagante de la vitre. Même si le cœur mécanique du précieux engin s’est tut il y a déjà trop longtemps, elle parvient presque à le sentir vibrer au creux de sa main. Le lien émotionnel qu’elle partage avec l’objet est si fort qu’elle sait qu’elle ne pourrait jamais se résoudre à le laisser derrière. Même irréparable, la montre restera toujours près d’elle. Elle s’en ferait la promesse, mais réalise avec un sourire doux-amer que ce ne sera pas nécessaire: la montre est son ancrage, la raison de sa présence ici en tant qu’esprit, alors que son corps sert de pitance au nécrophages. 

Depuis le début de cette histoire, elle devait donc se livrer ce colis à elle-même, par delà les torsions temporelles de cet univers parallèle qui est devenu sa demeure. Cette odyssée démente n’aura finalement eu d’autre but que de la révéler à elle-même. Enfin, pas nécessairement. Cette épopée lui a aussi permis de trouver sa place. Malgré qu’elle n’y ait que des amis à sens unique qui ne savent rien de son existence, cet endroit est sa demeure, ces créatures sont sa famille. 

L’énigme étant enfin résolue, elle se sent enfin complète, et en plein contrôle d’elle-même, malgré son incorporalité. Dans un élan mental enthousiaste, elle propulse sa forme spectrale sur ses pieds, et se dirige la tête haute vers la bibliothèque. Rien ne l’arrêtera désormais de la lire en entier! Les vestiges du passé qui pourraient venir l’aider à tromper sa solitude la trouverons à l’avenir plongée dans un livre, assise en tailleur au milieu des airs, alors que sa précieuse montre marque l’emplacement du volume afin de le remettre en place par la suite. En hommage à ces amis qu’elle aurait voulu connaître, elle deviendra la gardienne des souvenirs contenus dans ces murs. Et, qui sait? Si de telles créatures peuvent produire des fantômes elles aussi, peut-être aura-t-elle un jour de la compagnie…