Contre-Pendule

‘’Deux mailles à l’endroit, une maille à l’envers.

Le jour approche, mon fils. Ta courtepointe est presque terminée. Il ne te restera alors plus qu’à naître. J’ai si hâte de voir enfin ton visage!’’

C’était là mon premier souvenir. Ce sera donc aussi le dernier. Tu avais fait du si beau travail, maman. Je me souviens avec nostalgie de cette couverture immense, de sa multitude de couleurs, de ses milliers de petites boucles tressées à la main par tes soins. Je comprends mieux, à présent, la patience qu’il t’aura fallu déployer pour m’offrir ce présent fabuleux. D’autant plus fabuleux que sa nature éphémère semblerait absurde à plus d’un esprit éclairé. Pourquoi, en effet, se donner tant de mal si le fil de trame est de toute façon voué à retourner vers la matrice de l’univers? Certains diront qu’il s’agit là d’une vieille malédiction lancée sur notre race en des temps immémoriaux. Chaque enfant qui naît depuis ne vivra qu’aussi longtemps que sa tapisserie de naissance ne pourra se défaire, maille après maille, inexorablement. 

Assis seul sur le perron, je ressasse mes souvenirs, qui bouillonnent sous mes quelques derniers cheveux blancs. L’air est frais, la berçante craque. Une mésange s’en donne à cœur joie dans le cèdre du voisin d’en face. Les enfants sont repartis. Ils étaient venus souper, en l’honneur de leur mère, comme à tous les ans. Ils ne le savent pas encore, mais ç’aura été la dernière fois. 

Les yeux clos, je revois intérieurement le tissu magnifique que tu avais tissé autrefois. Ou…enfin. Disons plutôt que je regarde le fil courir en sens inverse, l’espace d’un instant. On peut bien rêver, non? Le temps n’a que peu de sens, sur la toile des souvenirs. Quelques semaines en arrière, et les orchidées étaient en fleur, dans le salon. Encore quelques mois plus loin, et ma petite-fille voyait enfin le jour. Encore davantage, et j’en arriverais à ma dernière danse avec ma douce, ma Louisa, ma chère et tendre. Quelques années à peine, et pourtant, presqu’une éternité!

Ah…et voilà! Une fois lancé, le temps ne s’arrête plus, ni dans un sens, ni dans l’autre. Me voilà à contempler à contre-pendule les enfants qui rajeunissent. Première voiture, graduation, amourettes… Le temps passe-t-il vraiment si vite? Bicyclette, camps d’été, premiers pas… Il faut croire que oui…

Je revois enfin ma confusion lorsque j’ai repéré pour la première fois des bouts de fil égarés, sortant de ma courtepointe à mon réveil. Ils n’y étaient pourtant pas, la veille. Je n’ai compris que lorsque ma femme m’a regardé d’un air aussi indulgent que mutin, avant de tirer sur ceux-ci pour se mettre à les tricoter devant moi, sans plus de décorum. 

Une maille à l’envers, deux mailles à l’endroit.

Et la spirale de mes souvenirs s’affole encore, illustrant maintenant mes propres « premières fois ». Premiers serments, premières débauches. Premières libertés, célébrées avec un peu trop de zèle. Premières opinions, forgées avec des données bien incomplètes… 

Je me souviens de ma peur enfantine de voir la vitesse où les mailles se défaisaient s’accélérer à cause d’une mauvaise décision, ou d’une occasion manquée. Je me souviens aussi comment cette peur s’est finalement transformée en tremplin lorsque j’ai enfin compris que je pouvais plutôt y voir quelque chose de sécurisant. Si j’apprenais à lire mes erreurs dans les mailles, je pourrais éviter de les reproduire.

Le temps se stabilise à nouveau: la peur est une force à ne pas sous-estimer. Un instant de flottement, pris entre le passé et l’avenir, et je reviendrai vers le présent. 

Le temps de fixer à nouveau mon regard vers ce qui m’entoure, je constate que la soirée est bien entamée. Les mésanges se sont tues. Quelques grillons les remplacent. Le soleil attire avec peine quelques rayons retardataires vers sa cachette sous l’horizon. Le fond de l’air devient froid: je ferais mieux de rentrer. 

Alors que je passe le seuil, je me surprends à penser, avec un sourire mélancolique, qu’avoir une approximation de temps qu’il me reste est en soi une bénédiction: mes affaires sont en ordre depuis un bon moment, déjà. Depuis que nous avons réalisé que Louisa n’en avait plus pour longtemps, je crois. Dieu, qu’elle me manque!

Mais il n’y en a plus pour très longtemps, n’est-ce pas? Un coup d’oeil dans la chambre me le confirme. Il y a longtemps déjà qu’il ne reste plus grand chose du couvre-lit. On pourrait même croire qu’il est absent. Mais cette frange colorée, au bord de la couverture, je la reconnaîtrais entre toutes: ce sont les vestiges de ton chef-d’oeuvre, maman. Et ce mouvement, ce n’est pas un courant d’air, mais les secondes qui s’égrènent, maille après maille… 

Alors que le temps, impitoyable, en arrive déjà à la dernière rangée de mailles, je ne peux que me demander si tu serais fière de ce que j’ai fait du trésor que tu m’avais confié, maman. Ai-je fait bon usage de ce potentiel, ou l’ai-je gaspillé inconsciemment? Mais le temps me manque pour de telles questions sans réponses. Un dernier ‘’merci’’, peut-être…voilà qui serait plus à propos. 

Tic. Tac.

Une maille à l’envers. Une maille à l’endroit.

…Adieu!

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